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SeneRap: les collaborations avec les chanteurs locaux

Par Alpha Dia

Le Sénégal, c’est bien connu, est la patrie du mbalax. Né à la fin des années 70, popularisé sur la scène internationale principalement par Youssou Ndour, l’enfant de la Médina (quartier où il est né), le mbalax est devenu aujourd’hui le courant musical dominant à Dakar, sa particularité ayant été d’avoir épousé les rythmes traditionnels et les danses locales.

Dans un tel contexte, l’apparition, puis le développement de la scène rap au Sénégal pouvait attiser une concurrence sournoise, d’autant plus qu’une divergence fondamentale entre les deux courants musicaux tient à la différence de leurs degrés d’engagement politique. En effet, alors que le mbalax n’entend apporter aucun message ni même dénoncer quoique ce soit, le rap au Sénégal (comme partout ailleurs dans le monde) s’est dès le début donné pour mission d’investir le terrain revendicatif, épousant en cela les préoccupations politiques et sociales qui sont celles de la jeunesse du pays.

Malgré tout, il est remarquable de constater que ces différences d’approches n’ont pas empêché les collaborations, ni même le respect mutuel. La plupart des MC’s sénégalais ont très tôt compris que le mbalax était en quelque sorte pour eux leur old school, d’autant plus que ce sont les rythmes des Y. Ndour, B. Maal, Ismael Lo etc. qui ont bercé leur adolescence. Et de leur côté, les chanteurs de mbalax, qui ont bien pris conscience du vent nouveau qui soufflait sur la jeunesse sénégalaise, n’ont pas hésité à surfer en quelque sorte sur la nouvelle vague montante. De cette façon, est née une série impressionnante de collaborations musicales et de soutiens réciproques. Faut-il le rappeler d’ailleurs, Baba Maal par exemple s’est personnellement investi dans la carrière internationale de Positive Black Soul, et l’apparition de ce dernier sur l’album Nomad Soul du premier, n’aura été qu’une goutte d’eau dans le vase de leur collaboration.

Ici encore, le PBS aura été un pionnier. La première alchimie rap-mbalax est en effet à mettre à son actif, avec l’album boul fale bou bès (1994), contenant plusieurs versions remix auxquelles participent de nombreuses pointures du mbalax (dont Baba Maal, Omar Pène, Alioune Kassé, Aminata Fall, Aby Ndour, Pape Niang). A partir de cette année, les collaborations se multiplient : MC Lida s’associe avec Omar Pène et le Super Diamono, sur le titre Bakkar faggu (1995), le PBS est invité par Alioune M. Nder sur son premier opus en solo (1995), Alioune Kassé vient épauler Boul N Baî sur un titre de l’album Mama Africa(1997), Ma Sané (du groupe Wa Flash) participe au premier Sénérap (1997) en assistant PBS sur Lou tax, Daara J est invité par Youssou Ndour sur la version remix de Solidarité (album Lii + - 1997), Jimmy Ngom (par ailleurs guitariste de Y. Ndour), sur son premier album solo (1997), tend la perche à Lakaalé Posse, et le liste est sans doute loin d’être exhaustive. Et ces collaborations discographiques se poursuivent sur scène, puisque d’une part ce sont la plupart du temps des groupes de rap qui assurent les premières parties des concerts de mbalax (par exemple, Daara J pendant assez longtemps avec Youssou Ndour), et d’autre part, les grands noms de la musique sénégalaise sont régulièrement invités lors des podiums et des concerts hip hop. C’est ce qui explique la présence par exemple de Ndiaga Mbaye, Baba Maal, Alioune Kassé, Thione Seck et Ouza sur l’album live du Sunu Flavour, ou encore celles de Black Mbolo ou de Bamba J. Fall sur des albums ici encore live de Thione Seck.

Doit-on néanmoins en conclure qu’entre le hip hop et le mbalax, les relations sont au beau fixe ? Pas toujours, et l’épisode Rap’adio en est l’illustration. Un petit récapitulatif s’impose : dans Xibaru underground, titre phare de leur album, Iba, Bibson et Kt (les trois MC’s du crew) s’en prennent violemment à Cheikh Lô (musicien mbalax) et à Black Mbolo (crew qui se veut le champion du rap-mbalax, c’est à dire du hip hop sur des beats mbalax). L’attaque faite à Cheikh Lô s’explique par le fait que ce dernier, lors d’un passage sur une station FM de la place, s’en était pris aux rappeurs, sous le prétexte d’abord que le rap serait pauvre musicalement et ensuite que les discours développés, lorsqu’ils ne sont pas démagogiques, seraient tout simplement vides de sens. Quant au posse du Black Mbolo, le reproche que leur adressait Rap’adio se fondait sur l’idée selon laquelle le Hip Hop était finalement quelque chose de trop sérieux pour que des MC’s se laissent aller au point de produire une musique dont la seule prétention serait d’amuser la galerie, en faisant danser par exemple de la même manière que le ferait le mbalax. Ci-dessous la traduction de quelques-uns uns des vers incendiaires de Rap’adio :

Beaucoup de MC’s s’imaginent l’arène du hip hop comme un terrain de jeu
Confondant leurs tenues de combat avec de simples déguisements
Je les arrête car le hip hop demande une grande sincérité
Moi je suis dedans depuis ma tendre enfance
Car depuis toujours la vérité y est clamée (…)
Où as tu déjà vu des MC’s déclamer leurs vers
Juste afin que les gonzesses puissent se déambuler les hanches et les fesses ?
Moi je reste conscient de ma mission
Contrairement à ces faux MC’s qui essayent d’arrondir les angles
Dans le seul but d’écouler leurs produits sur le marché (…)
Je trouve leur style musical dégueulasse
Si tu savais à quel point il me dégoutte
Beaucoup plus en tout cas que les sales rastas de Cheikh Lô
MC retournes vers les sources du Hip Hop
Sinon je devrais tisser pour toi un pagne approprié
Et te le passer pour que tu rejoignes ta vraie place
Au milieu des cercles de danse, où tu ne feras alors que bouger les fesses
A moins que tu ne te décides à mieux t’assumer
Et pour cela tu pourrais t’inspirer de mon crew

On le devinera, ces vers firent l’effet d’une bombe. Champion autoproclamé de l’underground et du vrai hip hop, Rap’adio entendait ainsi marquer son territoire, en s’en prenant à la fois à celui qui contestait l’essence du hip hop (Cheikh Lô) ainsi qu’a ceux qu’il considérait comme des faussaires (il va sans dire que pour Rap’adio, le posse du Black Mbolo faisait partie de ces faussaires). ôô L’épisode Rap’adio n’aura pas pour autant marqué un coup d’arrêt dans les collaborations rap-mbalax. Youssou Ndour a lui-même produit l’album de Biddew bou bes (Ndekete yo - 1999), mettant même la main à la patte puisqu’il est présent sur un titre de l’album. Daara J est également annoncé sur le prochain disque international du même Youssou Ndour. D’autres exemples peuvent également être donnés, pour témoigner de la poursuite de cette collaboration. Certes le phénomène Rap’adio a fait naître au Sénégal une réelle poussée de la fièvre hardcore, mais on peut quand même raisonnablement penser que les ponts entre le hip et hop et le mbalax n’en seront pas pour autant définitivement rompus. On peut même pousser l’analyse plus loin, jusqu’à développer l’idée selon laquelle le rap exercerait déjà une influence sur le mbalax, par une sorte de contagion revendicative. Youssou Ndour par exemple, sur sa dernière production destinée au marché sénégalais (Del tew-1998), exprime des doléances fortes destinées aux pouvoirs publics. Dès lors, la question mérite donc d’être posée de savoir si le développement d’un tel discours par Youssou Ndour aurait seulement pu être envisagé si auparavant le rap n’était pas passé par là … A notre avis en tout cas, les deux phénomènes sont intimement liés.






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